Le patrimoine du XXe siècle de Toulon en danger !

PASCALE BARTOLI / Source: VAR MATIN / Ville: TOULON

 

La caisse d’Epargne, bâtiment majeur des années 1960 de la ville de Toulon est menacée par des travaux d’agrandissement en vue de l’installation d’un hôtel de la marque OKKO et d’appartements de standing qui altèreront définitivement son aspect d’origine.

Cet édifice remarquable construit entre 1965 et 1969 par Alfred Henry – Jean Beauregard – Jacques Chapon – Emile David traduit le dynamisme de la cité Toulonnaise qui dans les années 1960 s’ouvre au monde et à la modernité en adoptant son style architectural dit « international ». Dans la lignée des disciples de Le Corbusier Oscar Niemeyer, Philip Johnson, une jeune génération d’architecte Toulonnais ont ainsi apporté avec talent une approche contemporaine et lyrique à l’architecture de leur ville. Les effets de volumes et de décrochés, les tours élancées, les structures en béton aux formes sveltes et déliées et la contribution de nombreux artistes décorateurs ont radicalement marqué l’image de la ville. Autrefois délaissé, on a appris ces dernières années à apprécier ce patrimoine et à lui rendre ses lettres de noblesses.

La caisse d’Epargne de Toulon constitue l’exemple le plus significatif de cette période. Son insertion parfaite dans la trame urbaine classique du XIXe, à l’angle de la place de la Liberté démontre le talent de ces architectes à renouveler la ville sans faire table rase du passé. Le patio intérieur, les décors extérieurs et intérieurs et le grand hall avec sa structure péristyle doivent faire l’objet d’une conservation scrupuleuse pour témoigner de cette période faste de la ville.

Même si on peut se réjouir de la réutilisation de ce bâtiment pour l’implantation d’un hôtel et d’une résidence modernes et luxueux témoins d’un certain dynamisme de la cité varoise, on peut tout de même s’inquiéter du sort réservé à ce magnifique bâtiment. Les travaux envisagés par la société ALTEA COGEDIM pourraient complétement alourdir l’édifice et en retirent définitivement son élégance intrinsèque.

Le relooking confié à l’agence d’architecture Marseillaise Tangram qui aurait pu se contenter d’une mise aux normes et d’un rafraîchissement général (avec le retrait des scories accumulées depuis sa construction) se transforme en une remise en question radicale de l’architecture d’origine! Le projet consiste en réalité en une destruction et reconstruction quasi générale  (les deux ailes de la rue Peiresc et Gemelli vont être démolies pour laisser la place à des bâtiments beaucoup plus haut). C’est très regrettable lorsqu’on apprend par ailleurs que d’autres équipes d’architectes ayant participé au concours organisé par ALTEA Cogedim proposaient des projets qui trahissaient moins le projet d’origine. En effet l’ajout d’une aile de plusieurs niveaux sur la rue Peiresc et accolée à la Tour casse complètement l’effet de socle, l’élégance de la couverture du hall et d’élancement de la tour qui ponctue l’édifice. Les décors réalisés par de talentueux et réputés artiste provençaux comme Roger Capron et Jean-Gérard Mattio sont également menacés. On peut regretter qu’il soit fait aussi peu de cas de l’architecture d’origine de cet édifice labellisé « Patrimoine du XXe siècle », de ses matériaux d’origine et de son style si atypique.

Le projet dont le permis de construire en cours d’instruction est vivement critiqué par les institutions culturelles, il faut espérer que les architectes et les promoteurs trouveront des solutions plus satisfaisante pour sauvegarder ce bâtiment et ses décors.

 

Le « label patrimoine du XXe » une reconnaissance qui ne permet pas automatiquement la protection de l’édifice.

Le label « Patrimoine du xxe siècle » est un label officiel français créé en 1999 par le ministère de la Culture pour être décerné à des réalisations architecturales et urbanistiques appartenant au patrimoine culturel du xxe siècle et considérées comme remarquables.
Contrairement à l’inscription ou au classement aux monuments historiques par exemple, il n’en résulte pas de mesure de protection ou de contraintes particulières, il s’agit simplement d’une mise en lumière des productions labellisées, par diverses mesures de promotion telles que l’apposition d’une plaque informative sur l’édifice, des publications, des expositions.
Ces mesures visent à attirer l’attention non seulement des décideurs et des aménageurs, mais aussi du public et des usagers, afin de créer une conscience collective de la valeur de ce patrimoine particulièrement exposé, favorisant ainsi sa conservation et sa sauvegarde, et constituant aussi un levier de développement du tourisme local.

 

La caisse d’Epargne, un édifice majeur de l’histoire récente de la ville de Toulon.

Au début des années 1960, la caisse d’épargne de Toulon veut se développer et offrir une image moderne et accueillante loin de l’austérité des institutions financières. Une opportunité foncière, en plein centre, se présentant à côté de la banque de France, les dirigeants de la caisse d’épargne la saisissent et lancent, en 1965, un concours d’architecture qui met en concurrence les principales agences toulonnaises. Le programme comprenant trois niveaux de services pour l’établissement est couplé à un volume de logements impérativement disjoint, il préconise un traitement noble mais sans richesse excessive. Ce projet, pionnier pour l’époque, se généralisera dans les décennies suivantes aux opérations immobilières du groupe.
C’est la proposition de l’équipe Alfred Henry, Jean Beauregard, Jacques Chapon, Emile David qui remporte le concours grâce à un projet audacieux tout en transparence.

Le projet du concours qui prévoit d’occuper les trois façades de la parcelle par un bâtiment bas, surmonté au nord (rue Gimelli) par une barre de logement mitoyenne avec la Banque de France est modifié, 6 mois plus tard, pour des questions de sécurité.Dans la grande tradition du mécénat, la banque alloue un budget généreux au projet afin d’afficher la prospérité et l’ambition de la banque aussi bien dans la monumentalité du projet, dans les techniques employées, que dans la décoration.Le projet entretient une relation urbaine singulière : situé à l’angle de la place de la Liberté, principal espace public de la ville, il ponctue en second plan la composition sur la diagonale.

Le socle, bâtiment de deux niveaux formant un plan en U laisse entrevoir le patio intérieur au niveau des rues Peiresc et Gimelli. Les espaces de réception du public sont traités avec générosité, le grand hall de 800 m2, accessible dans l’angle par un emmarchement, est très transparent, simplement composé par des parois de verre agrafé et une série de pilotis en épine qui, se retournant en toiture, forment des voûtes inversées. On y trouve un guichet qui s’étend sur presque toute la longueur surmontée de la coursive d’accès aux bureaux.

La tour carrée de 9 étages, couronnée par une grande pergola, accueille un niveau technique, des bureaux et les logements de fonction. Les balcons périphériques en porte-à-faux séquencent le volume à chaque étage tout en assurant une bonne protection solaire renforcée par les brise-soleil « Parsol » placés en nez de dalles tout comme au siège de l’Unesco de Marcel Breuer à Paris.

Le mobilier (Eero Saarinen) et les œuvres (Jean-Gérard Mattio, Roger Capron) se fondent parfaitement dans la composition architecturale. Les salles de réunion, les escaliers sont richement décorés avec des revêtements en marbre, en granit, en panneaux acryliques ou bois, ou en aluminium anodisé. Un guichet pour automobiliste est également prévu, emblème d’une modernité outre-atlantique, tout comme les références architecturales qui nourrissent le projet : Oscar Niemeyer, Mies van Der Rohe, Marcel Breuer.

Le bâtiment est jusqu’à aujourd’hui quasiment dans son état d’origine (1969) malgré l’ajout d’un volume à l’entrée qui obstrue la transparence sur le patio et sur le hall.

 

Alfred-Ludovic Henry et Jean-Gérard Mattio, un architecte et un décorateur Toulonnais qui ont ouvert la ville à la modernité architecturale.

Alfred-Ludovic Henry est né en 1920 à la Londe-les-Maures. C’est son père Marcel Henry, lui-même architecte, qui le sensibilise à la peinture et à l’architecture.Il poursuit ses études aux Beaux-arts de Paris (Atelier Beaudouin et Le Maresquier).

Diplômé après la guerre, il obtient une bourse d’étude pour l’université de Technologie de l’Illinois à Chicago, où il devient l’élève de Mies Van Der Rohe.Dès son retour à Toulon, il s’associe à Jean Georges Narkisian et enchaînent les commandes de 1948 à 53.Poursuivant seul sa carrière, il conçoit de nombreux projets d’immeubles à Toulon ou dans la ZUP de la Rode. Il construit également l’immeuble de la Caisse d’Epargne en 69 et la piscine du Port Marchand en 70.Dans les années 1960-1970 son cabinet s’enrichit d’une trentaine de collaborateurs. Il collabore également très souvent avec des artistes dans ces projets, allant jusqu’à intégrer des décors à son architecture notamment avec Jean-Gérard Mattio. Il participe et est récompensé à différents concours nationaux et internationaux.
Aujourd’hui disparu, cet architecte a contribué à renouveler l’architecture toulonnaise et de ses alentours.

 

Ressource en ligne sur les site web du Syndicat des architectes et de Var Matin : Syndicat des architectes / Var Matin

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